Le cœur a ses raisons

©Aloïsia Nidhead, Février 2017
(écrite dans le cadre du Prix Charles Batut, Rotary club de Bourges, édition 2017)

 

Marie abaissa vivement l’écran de son ordinateur portable et se précipita vers la chambre à coucher. Elle s’arrêta sur le seuil. Là, dans la pénombre, elle voyait son compagnon Norbert étendu sur le lit, les yeux clos. Il avait remonté les draps jusque sur son nez. Grâce à la lumière diffuse qui provenait du plafonnier du couloir, elle l’observa quelques instants. Sa chevelure brune, hirsute, contrastait avec le blanc immaculé de l’oreiller. Il avait l’air serein, s’enfonçant progressivement dans un sommeil qui se voudrait réparateur. Peut-être pas d’ailleurs.

Elle prit une profonde inspiration. Était-ce réellement ce dont elle désirait ? En était-elle certaine ? Ce qu’elle s’apprêtait à faire risquait de les mener vers une issue des plus tragiques. Si elle se trompait, il ne lui pardonnerait sans doute jamais cette soirée. Mais si elle avait raison… Il fallait qu’elle sache. Désormais, elle ne pouvait plus rester avec cette question suspendue au-dessus de sa vie tel un funambule en équilibre instable sur son fil d’acier.

Tout avait débuté alors qu’elle faisait face à son écran d’ordinateur. Elle n’avait rien vu venir. Norbert était encore à ses côtés, assis sur le canapé gris du salon. Il regardait une émission de variétés à la télévision, tandis que Marie surfait sur les réseaux sociaux. Elle étanchait ainsi sa curiosité en observant la vie des autres à travers la fenêtre virtuelle, pas une curiosité malsaine non, car elle y participait à son niveau. Elle cliquait sur un pouce en l’air ou même laissait un commentaire lorsque la publication le nécessitait. C’est surtout qu’elle ne se sentait pas très à l’aise dans les relations en face à face. D’une grande timidité, elle n’allait pas ou peu vers les gens, si bien qu’on la targuait d’asociale. Le problème était tout autre : elle n’osait pas s’imposer. Aussi, lorsque pour conclure une conversation on lui adressait un « Tu passes quand tu veux ! » ou « Viens boire un café à l’occasion. », elle savait pertinemment que son acquiescement signifiait « Ça n’est pas prêt d’arriver ! », car sans invitation en bonne et due forme, jamais elle ne franchirait la barrière invisible que sa conscience lui avait imposée.

Et pourtant ce soir, elle allait devoir tout remettre en question malgré cette fichue peur de se mettre en avant. À travers la fenêtre ouverte sur les relations virtuelles qui se déroulaient sous ses yeux innocents, un message privé était venu attirer son attention. Elle avait aussitôt regretté de l’avoir lu. Une chape de plomb lui était tombée sur les épaules, ses maxillaires s’étaient crispés sous l’effet de la contrariété, son esprit ainsi que son cœur s’étaient emplis d’amertume. Elle n’avait rien vu venir.

Là, dans l’encadrement de la porte de leur chambre à coucher, elle tentait de sonder l’âme de son compagnon. Elle revivait mentalement les derniers jours passés ensemble – à la recherche du moindre comportement suspect, d’un sous-entendu – rien. Pas une ombre ne venait noircir le tableau de leur vie maritale. Et pourtant, ce pincement au creux de l’estomac venait lui rappeler que le doute envahissait son esprit. Comme quoi, se disait-elle, la vie de couple ressemble à s’y méprendre au travail d’un artisan ; on peut avoir une confiance aveugle en son matériel, le moindre grain de sable qui s’immisce dans les rouages peut faire péricliter toute l’installation.

***

Marie s’y voyait déjà : elle actionnerait l’interrupteur de la chambre et se posterait au pied du lit. Elle attendrait sagement que Norbert sorte de sa torpeur. Il clignerait d’abord des yeux, le temps de s’habituer à la lumière aveuglante émanant du nouveau lustre qu’il avait installé la semaine passée. Les pampilles aux allures de cristal feraient danser sur le parquet leurs ombres chinoises comme autant de petites figurines, reflets témoins des turbulences qui assaillaient la jeune femme. Lorsqu’enfin il s’apercevrait de sa présence, il se frotterait les yeux de ses poings refermés en un mouvement circulaire, geste habituel lorsqu’il éprouvait des difficultés à sortir des bras de Morphée. Enfin, il se redresserait doucement, réajustant au passage les oreillers dans l’espoir de retrouver au plus vite le contact du moelleux des plumes d’oie sous sa tête.

Elle supposait qu’il devinerait en la voyant les tourments à l’œuvre dans son esprit.

— Que se passe-t-il ? esquisserait Norbert prudemment.

Marie resterait de glace, en proie à des sentiments contradictoires.

— Il est arrivé malheur à mes parents ?

Alors qu’elle secouerait la tête, il continuerait son interrogatoire :

— Les tiens ?

— Non.

Les trémolos dans sa voix la surprendraient autant que lui.

— Parle !

Elle tenterait d’exposer clairement les faits, rien ne se produirait, aucun son ne voulant franchir le seuil de ses lèvres.

Un frisson lui parcourut l’échine. Je deviens folle !

Norbert, conscient du tour inhabituel que prendrait ce début de nuit, repousserait les draps sur ses genoux, exposant sa nudité au regard de sa compagne. Alors qu’il se lèverait, Marie suivrait des yeux les contours de sa silhouette. Des papillons lui chatouilleraient le ventre malgré tout. Ancien sportif de haut niveau, Norbert avait su conserver le culte du corps. Mens sana in corpore sano, plaisantait-il alors qu’il se rendait trois fois par semaine à la salle de musculation.

Marie était toujours perdue dans ses pensées. Elle imaginait Norbert s’approcher d’elle, résolu à comprendre ce qui la chagrinait : il passait un bras autour de sa taille et venait plaquer sa main derrière sa nuque de façon à l’attirer vers lui. Machinalement, elle se laissait aller contre son corps, puisant des forces dans la chaleur de ce torse viril qui se dressait devant elle. Tandis que le contact de son conjoint contribuait à la rasséréner, elle glissait une main au creux de ses reins. Soudain, elle reprenait conscience du drame qui se tramait autour d’elle et se morigénait de se laisser attendrir par une paire de fesses dénudées.

Mue par le désir inébranlable de découvrir la vérité, elle reculait d’un pas, percevant un tout autre désir chez son compagnon. Alors qu’il tentait une nouvelle approche, Marie tendait les bras en guise de défense. Aussitôt le regard de son compagnon se voilait, il venait de comprendre qu’il était l’objet du problème.

— Explique-moi, s’il te plait, implorait-t-il d’une voix à peine audible.

Alors elle lâchait le morceau. Elle reprenait le cours de la soirée passée, revenant sur leurs occupations respectives jusqu’au moment fatidique où le message privé était apparu sur son écran d’ordinateur. Elle lui en expliquait alors la teneur, puis son incrédulité face à pareille annonce. Elle s’était sentie tour à tour méfiante ; posant à l’auteur du message de nombreuses questions, parfois allant jusqu’à prêcher le faux pour découvrir des morceaux de la vérité. Puis, désabusée, elle avait répondu qu’elle s’en fichait, que c’était de l’histoire ancienne. Elle formait avec Norbert un de ses couples idéaux, comme on en faisait l’éloge dans les comédies romantiques. Dieu que le cinéma américain avait le chic pour vous mettre des étoiles plein les yeux et décupler vos utopies ! Au terme de la discussion virtuelle, elle avait refermé furieusement son écran avant de sentir son cœur se briser.

Norbert aurait blêmi. Marie ne saurait dire s’il s’agissait d’un aveu ou au contraire la conséquence d’une colère sourde qui commencerait à poindre. Les yeux perdus dans le vide, il s’assiérait sur le bord du lit. Marie l’observerait. Les larmes qui auraient coulés durant son exposé se seraient taries, laissant deux sillons grisâtres le long de ses joues, résidus d’un maquillage qu’elle prenait plaisir à soigner chaque matin. Elle s’attendrait à une réaction, peu importait laquelle, cependant le stoïcisme de son compagnon la décontenancerait. Et si elle faisait fausse route finalement ?

Enfin, Norbert marmonnerait quelque chose d’incompréhensible. Il se lèverait, se dirigerait vers la chaise sur laquelle il empilait ses vêtements, se saisirait de son caleçon puis l’enfilerait. Ensuite, il pivoterait sur lui-même et quitterait la chambre en passant près de Marie sans même lui adresser un regard.  Alors elle saurait.

Elle le suivrait le long du couloir.

— Tu n’as rien à répondre ? lancerait-elle du haut de l’escalier.

Norbert poursuivant son chemin sans un mot, déboucherait dans le salon. Pourquoi s’enfuirait-il s’il n’avait rien à se reprocher ?

Elle qui détestait les non-dits, elle allait devoir le pousser à la confrontation. La jeune femme savait d’avance que cela serait douloureux, elle qui venait de voir ses convictions se faire piétiner avec l’aide du média social le plus puissant de cette décennie. Il suffisait d’une petite faille pour que la moindre information compromettante s’immisce dans votre vie et vous la rende insupportable. Après tout, si le réseau avait pu mettre à jour des scandales majeurs, une affaire de couple devait se résumer à de la roupie de sansonnet. Et pourtant, cela avait pris une telle ampleur dans son esprit.

Au comble de son introspection, elle se voyait descendre à son tour. Le bruit de ses pas lui semblait assourdissant. Elle s’arrêtait sur la dernière marche dont le bois craquait comme si le poids de sa rancœur pesait également dans ses mouvements. Elle fermait les yeux quelques secondes et écoutait son cœur battre contre ses tempes. C’est bon signe, pensait-elle, il n’est pas totalement en miettes. Néanmoins, elle se sentait oppressée.

Le grondement du percolateur se faisait entendre depuis la cuisine. Un café ? À cette heure ! Lorsqu’elle pénétrait dans la cuisine, Norbert déposait deux tasses sur la table. Il tirait une chaise et l’invitait à s’asseoir tandis qu’il restait debout adossé au plan de travail. Devant son air grave, Marie s’exécutait, elle sentait soudain ses jambes se dérober sous elle.

— Ce n’est pas ce que tu crois, clamait-t-il d’une voix monocorde.

— Alors, explique-moi pourquoi j’ai reçu ceci ?

— C’est une vieille histoire, soupirait-t-il, qui date de l’époque où l’on ne se connaissait qu’à peine.

— Eh bien, déclarait-t-elle en attrapant sa tasse à deux mains. Elle humait l’arôme caramélisé de son latte macchiato avant de le porter à ses lèvres. Nous avons la nuit devant nous.

Norbert se lancerait alors dans un monologue qui lui paraîtrait interminable. Pourquoi avait-elle ouvert la boîte de Pandore ? Elle aurait dû se douter qu’entendre ainsi les faits dans leur vérité toute nue ne pouvait que contribuer à accroître son désarroi. D’ailleurs, que ressentait-elle au juste ? Au fur et à mesure du récit, elle semblait s’enfoncer dans des sables mouvants. Un instant, elle se sentait oppressée par le poids de la révélation pour qu’ensuite les paroles glissent sur elle comme la pluie sur un imperméable.

Lorsque finalement Norbert se tairait, Marie se lèverait et déposerait sa tasse dans l’évier sans un mot. Elle risquerait un regard vers son compagnon qui attendrait une réaction de sa part. Plus aucune émotion n’émanerait de son être, elle aurait l’impression de ne plus être qu’une coquille vide.

— Tu ne dis rien ? esquisserait-t-il.

— À quoi bon ? Il n’y a rien à ajouter. J’ai déjà connu ça par le passé et la seule conclusion que j’en ai tirée c’était que je ne voulais plus le revivre, jamais !

Elle étoufferait un sanglot. Norbert lui saisirait le bras afin de la réconforter. Elle voudrait se dégager, mais il ne la lâcherait pas. La colère monterait en elle, un feu vif irradiant ses veines tel le venin d’une morsure de serpent. Elle le giflerait dans un accès de rage, attraperait son sac à main et quitterait la maison.

Son esprit inventif la projeta au volant de sa voiture, elle roulait sans même savoir où elle allait. Il pleuvait des cordes ce soir-là, ses essuie-glaces peinaient à leur tâche. La soirée défilait devant ses yeux, elle passait en revue les belles années qu’elle venait de gâcher, juste parce qu’elle avait voulu savoir. S’il n’y avait pas eu cet indice, elle n’en aurait jamais rien su et sa vie aurait continué normalement. Toutefois, Marie s’interrogeait encore sur le dessein d’une telle divulgation. Après tout, pourquoi venir annoncer cela maintenant si ce n’était dans le but de gâcher une histoire d’amour qui se déroulait parfaitement ? Les faits étaient révolus. Et puis, pourquoi l’informateur avait-il caché sa véritable identité ? Cette information ne pouvait provenir que d’une personne aigrie, jalouse de leur bonheur.

Alors qu’elle réfléchissait tout haut au nouveau sens à donner à sa vie, Marie ne se rendait pas compte immédiatement qu’elle se trouvait dans une zone où la vitesse était réduite. Son compteur frôlait les cent kilomètre-heure sur une route en dévers si bien que pour stabiliser son véhicule, elle avait dévié sa trajectoire et roulait désormais à moitié sur la voie de gauche. Au sortir du virage, elle comprenait son erreur. Elle apercevait les phares jaunes d’un camion qui se dirigeait droit vers elle. Elle donnait un coup de volant pour l’éviter. Trop tard ! Le camion heurtait de plein fouet la petite citadine de la jeune femme, l’envoyant finir sa course dans le champ voisin. Lorsque le véhicule s’arrêtait enfin, la dernière pensée de Marie se dirigeait vers Norbert. Il va être anéanti… Elle n’aurait pas le temps d’achever son raisonnement.

***

Un bruit la tira de sa torpeur.

Un ronflement.

Marie prit une nouvelle profonde inspiration et observa la chambre devant elle. Elle se remémora la raison pour laquelle elle était montée quelques instants plus tôt. Cela en valait-il la peine ? Elle décida finalement que la nuit lui porterait conseil. La jeune femme se déshabilla et se glissa sous les draps. Dans son sommeil, Norbert, qui avait senti sa présence, posa un bras par-dessus son ventre et l’attira contre lui. Elle sentit son cœur s’émietter. Avait-elle pris la bonne décision ? Oui, elle en était maintenant certaine.

Demain, elle aurait une discussion avec lui, elle le mettrait devant le fait accompli et guetterait sa réaction. Quand bien même le message disait vrai, si Norbert le lui demandait, elle était prête à lui donner une seconde chance. Après tout, l’erreur est humaine disait-on. Elle se laissa aller contre lui tout en essayant d’effacer de sa mémoire le message qui clignotait sur l’écran. De provenance inconnue, ce dernier disait brièvement « Norbert a une liaison ».

Fin